Interview
Prospective en santé : interview du Dr Carlos Rus
Entretien avec le Dr Carlos Rus, ex-Président de l’Alianza de la Sanidad Privada Española (ASPE), réalisé dans le cadre de la construction du rapport de prospective européen sur les risques en santé piloté par Relyens.
Acteur incontournable du système de santé espagnol, l’ASPE (Alianza de la Sanidad Privada Española) rassemble et représente la grande majorité des établissements médicaux du secteur privé du pays. Son ancien président, le Dr Carlos Rus, a porté la voix de ce réseau stratégique, maillon essentiel de l’offre de soins, face aux grands défis de santé publique et d’organisation sanitaire en Espagne.

Votre système de santé présente-t-il, selon vous, des particularités en termes de résilience face aux risques que vous avez détaillés ? Quelles seraient ses principales fragilités ? Et ses points forts ?
En Espagne, le secteur privé de la santé joue un rôle de premier ordre, notamment dans le domaine de l’innovation et de l’accessibilité. Le modèle de collaboration public-privé est hétérogène, mais dans l’ensemble, il a permis d’obtenir de bons résultats en matière de santé.
Il existe malgré tout des marges de progression importantes. Parmi celles-ci, l’intégration des différents niveaux de soins et d’accompagnement des patients souffrant de maladies chroniques. Le morcellement du système de santé reste un défi, qui se traduit par une disparité de l’offre de prestations qui ne répond pas toujours de manière uniforme aux besoins liés au vieillissement de la population et à l’augmentation de la pression au niveau de la prise en charge des soins.
De même, il est primordial de faire des progrès en matière de pérennité du système de santé, un aspect clé pour garantir la résilience et la viabilité du système dans les années à venir.
Selon vous, quels sont les risques qui ont eu des effets importants notamment sur la qualité des soins comme sur la sécurité des patients (ressources humaines, pression sur le système de santé…) ?
On observe un changement des mentalités dans les équipes de professionnels, qui accordent davantage d’importance à l’équilibre entre vie personnelle et vie professionnelle. Cette nouvelle donne oblige à intégrer ces exigences dans les politiques des ressources humaines.
À cela s’ajoutent la surcharge et la saturation de certains services, en particulier les urgences, ce qui a entraîné une évolution du secteur privé qui est passé de complément au secteur public à véritable système alternatif. Ce changement de rôle illustre l’effacement progressif de cette complémentarité entre les deux secteurs.
Par ailleurs, le sous-financement du système de santé est un problème structurel avec lequel nous nous débattons depuis des années. Pour y faire face, cela implique une réorientation vers un modèle plus souple, en mesure de répondre aux nouvelles contraintes, et une réelle volonté de motiver les professionnels avec des conditions de travail attractives et une rémunération décente.
Quelles seraient les mesures à mettre en œuvre pour améliorer les résultats en matière de santé dans son domaine ?
Parmi les mesures prioritaires, citons, en premier lieu, les actions en faveur du traitement des données et de l’application de l’intelligence artificielle. Ces outils sont progressivement intégrés de manière transversale pour aider les professionnels dans la prestation des soins et la prise de décisions médicales à toutes les étapes, du diagnostic jusqu’au traitement, en passant par la redéfinition de processus. Cette transformation entraînera une plus grande souplesse des parcours de soin.
Parallèlement à cela, une refonte des processus, la modernisation du système et l’investissement dans les technologies de pointe sont en cours, avec pour objectif d’améliorer l’efficacité et de garantir une plus grande équité de diagnostic.
Autre priorité : les politiques des ressources humaines, axées sur l’équilibre et la rétention des professionnels de santé. La reconnaissance et la projection de carrière deviendront des sujets de plus en plus pertinents, qui prendront même le pas sur la simple rémunération.
Enfin, les progrès dans l’assurance maladie sont indispensables, tant dans les domaines de la prévention que dans l’optimisation des programmes de dépistage.
Qu’est-ce qui fait défaut aujourd’hui pour concrétiser cette action ? Quels freins à lever identifiez-vous ?
Pour pouvoir mettre en œuvre de manière efficace les mesures prioritaires, il est essentiel de pouvoir s’appuyer sur un cadre juridique stable, qui doit assurer la sécurité et la continuité des initiatives en cours. De même, il est nécessaire d’arriver à un climat politique moins polarisé, en mesure de favoriser le consensus qui apporterait une plus grande flexibilité dans la prise de décisions et la planification des investissements stratégiques.
Comment s’adaptent les hôpitaux et cliniques pour apporter des réponses aux besoins futurs ? Comment, selon vous, mieux les intégrer dans l’ensemble de l’écosystème de soins ?
Un des piliers de la transformation du système de santé doit être les soins de santé primaires, qui nécessitent de se doter d’une plus grande capacité de diagnostic, ainsi que d’un pouvoir accru de résolution et de décision. C’est uniquement de cette manière que l’on pourra les considérer comme un vrai centre de référence des soins pour les patients atteints de maladies chroniques.
En outre, les soins ambulatoires et à domicile sont appelés à subir une hausse importante ces prochaines années. Ce sont des domaines qui, en raison de la demande croissante qu’ils recevront, nécessitent une réflexion approfondie et un financement accru pour pouvoir y faire face de manière qualitative et efficace.
Enfin, la pharmacie et les centres médico-sociaux joueront un rôle prégnant dans le traitement des patients chroniques. Leur intégration dans l’écosystème médical doit s’accompagner d’une plus grande capacité de décision et du recrutement de nouveaux profils qui viennent assurer la continuité des soins.
Que préconisez-vous pour concrétiser une Europe de la santé ?
L’intégration et le partage de données, ainsi que l’interopérabilité des dossiers médicaux, constituent des éléments essentiels pour renforcer la résilience des systèmes de santé en Europe.
Autre aspect clé : le mouvement vers un « hôpital vert », qui doit se consolider dans toute l’Europe comme une solution pour améliorer la viabilité et l’efficacité des processus sanitaires.
Par ailleurs, il devient urgent de favoriser la mobilité professionnelle entre les pays et de revoir les compétences professionnelles dans le secteur de la santé, afin de les harmoniser davantage à l’échelle européenne.
Enfin, il est primordial d’améliorer les circuits d’intégration et d’homologation des professionnels, notamment en ce qui concerne les spécialités médicales. Une plus grande souplesse et harmonisation entre ces processus permettraient sans aucun doute d’attirer et de fidéliser les professionnels de santé.