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Interview

Prospective en santé : interview de Stéphane Boulanger

Entretien avec Stéphane Boulanger, Policy Advisor de l’European Patient Safety Foundation (EUPSF), réalisé dans le cadre de la construction du rapport de prospective européen sur les risques en santé piloté par Relyens.

Quels sont les enjeux prioritaires que l’EUPSF identifie pour la sécurité des patients dans les années à venir ?

Bien que des sujets comme l’accès équitable aux soins ou la prévention soient cruciaux, le cœur de notre mission à l’EUPSF est de nous focaliser sur les risques directs pesant sur la sécurité des patients. Aujourd’hui, un enjeu majeur mais trop souvent ignoré est celui du bien-être des professionnels de santé, et en particulier l’impact potentiel qu’une fatigue chronique liée à leurs conditions de travail peut avoir sur leur propre sécurité et celle des patients. Nous devons impérativement mettre en place des mesures d’évaluation a priori de ce risque et développer des solutions concrètes pour le maîtriser.
À ce titre, nous portons une campagne « Fighting Fatigue Together » visant à alerter sur le sujet et à disséminer des outils et des recommandations à travers toute l’Europe pour prévenir et mieux gérer ce risque. L’objectif est clair : sortir ce risque du « radar invisible » des professionnels pour en faire un sujet de sensibilisation active.

Vous évoquez souvent la thématique de la « seconde victime ». Quelles actions concrètes préconisez-vous ?

C’est une priorité absolue. Nous intégrons actuellement les travaux des chercheurs les plus avancés en Europe sur ce sujet, regroupés au sein d’une initiative baptisée RESCUE, pour promouvoir des programmes de soutien dans les hôpitaux. RESCUE recommande notamment la mise en place d’une première ligne de soutien par des pairs formés à la thématique, dont la valeur ajoutée, en termes d’écoute et de regard, est de connaître l’environnement et la culture de travail.


Pour garantir l’efficacité de ces dispositifs, l’EUPSF héberge et travaille avec RESCUE au lancement d’une certification européenne, sur la base de standards identifiés par RESCUE. L’objectif à terme est d’offrir partout en Europe un cadre sécurisant aux soignants impliqués dans un événement indésirable, car leur santé mentale est intrinsèquement liée à la sécurité des soins qu’ils délivrent.

La sécurité des patients est-elle suffisamment prise en compte au niveau décisionnel ?

Malheureusement, non. Elle est encore trop souvent perçue comme une contrainte opérationnelle, associée au respect de check-lists ou de procédures techniques, et non comme un levier stratégique. Or, elle devrait figurer au sommet des priorités des établissements et des politiques nationales.


La sécurité des patients est en effet le point de convergence de tous les défis actuels : elle conditionne la soutenabilité financière, la qualité des parcours de soins et même la rétention du personnel, le tout dans un contexte de digitalisation accrue et de crises avérées ou potentielles (risques environnementaux, pandémies, conflits, cyber-attaques, …).

Nous sommes convaincus qu’améliorer la sécurité revient en définitive à améliorer la performance globale de l’institution. A ce titre, nous plaidons pour que le principe « First, do no harm » (Primum non nocere) sous-tende, tel un socle, toute stratégie de santé, malgré les contraintes et les injonctions contradictoires du quotidien.

Quel rôle joue l’innovation dans cette recherche de sécurité accrue ?

L’innovation est un levier essentiel, mais elle est à double tranchant. Elle amène une complexité nouvelle : besoin de formations continues, risques liés à la qualité des données ou encore multiplication d’alarmes qui finissent par être ignorées.


L’EUPSF effectue un travail de sensibilisation auprès des industries medtech et des start-ups pour que le déploiement de nouvelles technologies soit accompagné d’outils d’analyse et d’assistance systématiques. L’objectif est que les établissements ne partent jamais d’une feuille blanche face à une innovation, mais disposent d’un processus d’implémentation solide et sécurisé. Pour que l’innovation serve réellement la sécurité, nous préconisons de partir des besoins identifiés sur le terrain, et d’impliquer les professionnels de santé et les patients dès la phase de conception.


Au-delà, au niveau de l’institution de soins, les professionnels de santé doivent pouvoir disposer du temps, du support et de la formation nécessaires de manière à assurer l’intégration de ces outils technologiques dans les parcours de soin et à en garantir un usage sûr répondant à la vision qu’ils ont de leur travail.