Interview
Prospective en santé : interview de Lamine Gharbi
Entretien avec Lamine Gharbi, Président de la Fédération de l’Hospitalisation Privée (FHP), réalisé dans le cadre de la construction du rapport de prospective européen sur les risques en santé piloté par Relyens.
La Fédération de l’Hospitalisation Privée rassemble 1 030 cliniques et hôpitaux privés qui assurent chaque année la prise en charge de 9 millions de patients. Environ 150 000 salariés (personnels de soins, administratifs et techniciens) travaillent dans les établissements de santé privés et 40 000 médecins y exercent.

Y-a-t-il un risque qui vous paraît particulièrement sous-estimé par les acteurs de la santé ? Et si oui, pourquoi est-il sous-estimé ?
Ce que vous identifiez comme étant des « risques » sont des réalités qui malheureusement sont déjà partiellement à l’œuvre dans notre système de santé. La pénurie de professionnels de santé, l’insuffisante prise en considération de la pertinence des soins et l’absence de mesure du service rendu au patient, la vision budgétaire accrochée à l’annualité et les retards pris en matière de prévention et de santé publique, tout cela nourrit de profondes inquiétudes de la part des acteurs de santé comme des citoyens-patients.
Quant au risque sous-estimé, il tient sans doute au déficit d’anticipation des crises sanitaires à venir, quelle qu’en soit la nature : certes, quelques leçons ont été tirées du Covid, mais on aurait pu mettre à profit de cette période inédite pour ancrer une vraie culture de santé publique dans notre pays. Cela n’est pas le cas. Le péril cyber, par exemple, reste massif au regard du manque d’interopérabilité de nos systèmes d’information.
Mais, face aux inquiétudes sur la soutenabilité de notre système de santé, des solutions existent. Dans un contexte économique très contraint, une véritable volonté politique doit prévaloir pour activer les leviers d’efficience qui permettront de faire des économies substantielles tout en améliorant les prises en charge pour les patients. Je prendrai un exemple parmi beaucoup d’autres : l’accélération du virage ambulatoire à l’hôpital, en faisant de la prise en charge dans la journée la norme dès lors qu’elle est médicalement possible, afin de répondre aux attentes des patients en matière de qualité, de sécurité et de confort. Une telle inflexion dans nos organisations est de nature à répondre à la fois aux enjeux d’accès à des soins de qualité tout en garantissant la pertinence des soins et l’efficience de notre système de santé. Autre changement de paradigme essentiel, le virage préventif.
De très nombreux rapports – Charges et Produits de la CNAM, HCAAM, Parlement… – promeuvent ces leviers d’efficience en recueillant aujourd’hui, reconnaissons-le, un succès d’estime. La donne doit évoluer et la FHP porte ces messages aujourd’hui pour qu’ils irriguent les débats dans la perspective de la prochaine élection présidentielle.
Votre système de santé présente-t-il, selon vous, des particularités en termes de résilience face aux risques que vous avez détaillés ?
Je suis d’une nature optimiste et la France a tout de même beaucoup d’atouts en santé, à commencer par l’excellence de ses équipes médicales et plus largement de l’ensemble de ses professionnels de santé, son innovation et sa recherche. La santé est un facteur de croissance et de prospérité pour une Nation, et l’empreinte territoriale de nos cliniques et hôpitaux privés est de multiples ordres : sanitaire bien sûr, mais aussi sociale, économique notamment du fait des emplois créés, sociétale…
Nos fragilités résident dans nos divisions, les oppositions stériles et doctrinaires, notamment entre le secteur public et le secteur privé. Quand par exemple les professionnels – infirmiers, aides-soignants… – du privé sont moins bien considérés et valorisés que leurs homologues de l’hôpital public à missions identiques, cela fragilise l’indispensable complémentarité de l’offre de soins.
Surtout, il manque à la France une véritable stratégie de santé de long terme, pluriannuelle, adossée à de grands objectifs de santé publique clairement énoncés, assortis des moyens nécessaires. Aujourd’hui, la Stratégie Nationale de Santé n’est pas publiée, et quand bien même elle le serait, elle devrait cesser d’être un grand fourre-tout pour définir des priorités qui embarquent toute la société, priorités dotées de moyens clairement fléchés et surtout dûment évaluées avec des indicateurs clairs.
Nous prônons aussi une véritable loi de programmation en Santé, comme il en existe pour la Justice ou la Défense, qui puisse dresser une réelle vision stratégique pour notre système de santé. Il est impossible de s’accommoder plus longtemps du court-termisme et des logiques de rabot comptable pour piloter un sujet aussi capital et aussi prioritaire pour les Français que celui de la santé. Il s’agit d’une grande ambition de mandature présidentielle.
Si vous aviez la possibilité d’agir, quelle serait la première mesure que vous mettriez en œuvre pour assurer l’avenir des établissements de soin ?
A l’évidence, je reviendrais sur la Loi Touraine de 2016 et sur son Service Public Hospitalier qui exclut les acteurs de santé privés. Il faut faire émerger un véritable Service de santé au public qui associe les acteurs de tous statuts, à égalité de droits comme de responsabilités, réunis autour de missions répondant aux besoins des populations. Il faut partir des besoins, et non de l’offre, et arrêter de penser seulement en termes de « structures » mais privilégier la mesure du « service rendu » au patient. L’efficience, qui permet de concilier les économies indispensables dans un contexte économique difficile, avec une qualité des soins toujours améliorée, doit aussi être au cœur de l’action politique.
Cela, c’est sur le fond. Sur la forme, nous appelons à des changements drastiques de méthode pour conduire les réformes nécessaires en santé. Nous ne pouvons plus découvrir les arbitrages à la dernière minute, dans une absence de concertation des acteurs de santé sur les enjeux qui les concernent directement. Dernier exemple en date, le projet de loi de décentralisation et de réforme de l’Etat qui impacte les Agences Régionales de Santé ! Toute mesure doit être prise en mesurant son apport effectif pour le patient et pour le système de santé, et chaque euro doit être utile à la santé. La contractualisation entre l’Etat et les acteurs de santé, sur la base d’engagements réciproques pris en confiance, doit remplacer la contrainte : nous sommes des acteurs responsables.
Souhaitons que la vision dogmatique dont les acteurs de santé privés pâtissent trop souvent, disparaisse purement et simplement, car les 1 030 cliniques et hôpitaux privés qui représentent 35% de l’activité hospitalière de France sont indispensables au système de santé. Enfin, mon dernier vœu sera la stabilité politique qui seule permet la continuité de l’action de l’Etat.
Qu’est-ce qui fait défaut aujourd’hui pour concrétiser cette action ? Quels freins à lever identifiez-vous ?
Des freins idéologiques, certes, et des cloisonnements excessifs – public/privé, ville/hôpital, sanitaire/médicosocial – qui portent préjudice à la fluidité du parcours du patient. La crise du Covid avait abattu des barrières et fait émerger des coopérations et une intelligence collective partout en France, mais les vieux réflexes ont la peau dure. Seule la mise en œuvre d’un Service de santé au public inclusif de tous permettra d’être à la hauteur des enjeux d’accès aux soins. Ce sont les missions qui comptent, pas le statut. Il faut une vraie volonté politique, c’est un sujet crucial pour la présidentielle à venir.
Cela suppose que sur chaque territoire, chacun soit mis en responsabilité, le régulateur y compris, autour de résultats pour la population. Ces résultats seraient évalués chaque année et rendus publics. Quand quelque chose ne va pas, on raisonne toujours en termes de « structures », avec des logiques de bouc-émissaires faciles, plutôt que de raisonner en termes de missions et d’engagement collectif, où chacun contribue à des objectifs communs.
Pensez-vous que les hôpitaux et cliniques doivent – et vont – rester au cœur du système de santé ? Comment, selon vous, mieux les intégrer dans l’ensemble de l’écosystème de soins ?
J’en ai la conviction, et c’est au cœur de mon action syndicale depuis toujours ! On le voit en France comme dans toute l’Europe : sans le secteur privé, les systèmes de santé ne peuvent pas tenir. Notre modèle est souple et efficient : en France, nous réalisons 35% de l’activité de soins pour seulement 17% des ressources d’assurance-maladie. En MCO, ce sont essentiellement des médecins libéraux qui exercent dans nos établissements, permettant ainsi un lien privilégié avec la médecine de ville. Nos résultats de certification, notre rôle précurseur sur la Qualité, l’intégration croissante de l’expérience patient… tout ceci témoigne d’un modèle dont on peut s’inspirer.
Nous sommes déjà pleinement dans l’écosystème de soins, et nous le serons encore davantage en étant plus que jamais acteurs sur les missions de service public, les urgences, la permanence des soins… et à l’avant-garde sur la prévention et l’innovation. Mais cela impose aussi que les pouvoirs publics soient facilitateurs et équitables dans leur reconnaissance du privé comme du public, que ce soit pour les financements, la délivrance des autorisations ou encore la considération des professionnels de santé.
Serait-il, selon vous, pertinent de renforcer la résilience et la souveraineté de nos systèmes de santé à l’échelle européenne ?
On peut d’abord saluer le fait que l’Europe est de plus en plus engagée dans les enjeux de santé publique et de prévention, de soutien à l’innovation, de souveraineté sanitaire avec notamment la lutte contre les tensions d’approvisionnement, la santé mentale ou encore l’approche « une seule santé ». Tout ceci se fait sans que les citoyens européens en soient pleinement conscients, et c’est regrettable. L’Europe sert souvent d’exutoire facile aux manquements nationaux… La valorisation des actions de l’Europe en matière de santé (lutte contre le cancer, maladies neurodégénératives, antibiorésistance, cybersécurité, données et IA, médicaments…) permettrait de mieux combattre l’euroscepticisme.
Nous attendons aussi de l’Europe qu’elle agisse en matière de formation des professionnels de santé et d’attractivité des métiers du soins. Je veux en profiter pour saluer l’action remarquable de l’Union Européenne de l’Hospitalisation Privée (UEHP), qui rassemble les 6 000 établissements de santé privés à travers toute l’Europe et qui est présidée par Oscar Gaspar. L’UEHP porte nos convictions auprès des institutions européennes, et les enjeux de ressources humaines, de qualité et d’innovation en santé, ou encore l’équité de traitement de tous les offreurs de soins, sont au cœur des travaux menés dans le cadre de son Plan d’action 2026.