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Interview

Prospective en santé : interview de Sophie Beaupère

Entretien avec Sophie Beaupère, déléguée générale d’Unicancer, réalisé dans le cadre de la construction du rapport de prospective européen sur les risques en santé piloté par Relyens

Vous identifiez plusieurs risques qui pèsent sur les systèmes de santé. Quels sont, selon vous, les plus préoccupants à 5 ou 10 ans ? 

Ils sont tous interconnectés mais voici ce que nous anticipons :

Le premier risque est celui de la soutenabilité financière. Les dépenses de santé représentent une part considérable des budgets publics, et elles sont appelées à croître avec le vieillissement de la population et la prise en charge des maladies chroniques comme le cancer.

En France, nous observons un creusement du déficit de l’Assurance Maladie (13,8 Mds€ en 2024), avec une dégradation tendancielle pour les prochaines années (déficit prévu en 2030 : 41 Mds€).

Pour les patients atteints de cancer, et plus largement les patients atteints de maladies chroniques, je souhaite rappeler que :

  • Ces pathologies et les traitements associés représentent 62% de la dépense de la Caisse nationale de l’Assurance Maladie (CNAM) en 2023 ;
  • 71% de la croissance des dépenses de santé entre 2015 et 2023 s’expliquerait par la hausse des dépenses en lien avec les maladies chroniques ;

Le deuxième risque est géopolitique. Les tensions internationales et les crises récentes ont montré combien notre système pouvait être exposé, par exemple en matière d’approvisionnement en médicaments. La crise du Covid a révélé la fragilité des chaînes logistiques, mais aussi la capacité de notre système à s’organiser et à faire preuve de solidarité.

Le troisième risque concerne la démographie des soignants. Beaucoup de professionnels partent à la retraite, et l’attractivité des métiers s’est dégradée depuis la crise sanitaire. L’OMS l’a documenté : il y aura partout dans le monde une pénurie de main-d’œuvre en santé. Or, la cancérologie exige des parcours complexes, qui reposent sur une expertise solide et une continuité de soins.

Enfin, le développement rapide des technologies et de l’intelligence artificielle est à la fois une formidable opportunité et un risque. Ces outils améliorent la précision, libèrent du temps médical, mais soulèvent aussi des questions de souveraineté, de protection des données et d’adaptation des métiers.

Le risque financier est-il le plus important à vos yeux ?   

Sur le plan financier, nous pouvons trouver des solutions. Un contexte budgétaire tendu a aussi une vertu : il oblige à faire des choix que l’on repoussait jusque-là. Cela conduit, par exemple, à travailler en profondeur sur des actions d’efficience. Contrairement à ce que l’on pourrait craindre, la prévention ne sera pas sacrifiée.

La prévention représente certes un coût immédiat, mais c’est surtout un moyen de réaliser des économies à moyen terme.

40% des cancers sont évitables, liés à des comportements à risque ou à des facteurs génétiques. Si l’on évite ces cancers, l’économie pour le système est directe et majeure. Nous pourrions ainsi développer le dépistage précoce et systématique des besoins en soins de support et développer les hospitalisations de jour en soins palliatifs pour les patients atteints de cancer.

Alors qu’1 cancer sur 6 diagnostiqué est un second cancer, il est essentiel de mettre en place des actions de suivi dédiées, de prévenir les séquelles, et de limiter les rechutes potentielles ou l’apparition d’un second cancer.

Historiquement, la culture française était insuffisamment portée sur la prévention, mais les choses évoluent déjà. Les consultations « bilan à différents âges de la vie », mises en place récemment par le ministère, sont un bon signal. Je suis optimiste sur ce sujet, à condition de déployer au niveau national des actions rigoureusement évaluées et qui démontrent leur bénéfice telle que la prévention envers les personnes à haut risque de cancer. L’objectif est de démontrer que certaines actions de coordination ou de prévention peuvent s’autofinancer grâce aux économies qu’elles génèrent, par exemple en réduisant les cas graves de cancer et les hospitalisations inutiles.

Finalement, quel risque vous parait le plus sous-estimé ?  

Le risque qui doit être d’avantage anticipé est sans conteste celui des ressources humaines. Les difficultés que nous connaissons ne vont faire que se renforcer. N’oublions pas qu’il faut 12 ans pour former les médecins de demain.

Beaucoup de professionnels de santé partent à la retraite, ce qui entraine une chute du nombre de professionnel disponibles. Or nous avons du mal à absorber cette chute, dans un contexte de perte d’attractivité des métiers médicaux, qui s’est encore accentuée depuis le Covid. Le taux d’absentéisme, lui aussi, a augmenté depuis la crise sanitaire.

Face à cela, la réponse ne peut pas être seulement quantitative. Nous devons aussi repenser les parcours professionnels. Par exemple, les assistants médicaux développent de nouvelles missions dans la coordination des soins. Cela permet de valoriser leur expertise et de mieux organiser les prises en charge. Il faut accompagner ces évolutions, rassurer et former les professionnels pour qu’ils voient les nouvelles technologies non comme une menace, mais comme un appui leur permettant de gagner du temps et de se coordonner de manière plus simple.

Vous parliez également de l’IA comme une source d’opportunité comme de risques. Pouvez-vous développer ?

L’Intelligence artificielle constitue d’abord une solution, mais elle peut aussi générer des effets de bord. L’IA permet de gagner en précision et en rapidité de diagnostic, et de libérer du temps sur des tâches redondantes. En radiothérapie, elle est déjà utilisée dans la très grande majorité des cas pour réaliser le contourage des organes : une tâche qui prenait plusieurs heures aux médecins et qui est désormais automatisée. Cela leur permet de consacrer plus de temps au dialogue avec le patient.

Avec l’IA générative, il devient même possible de produire en direct des comptes rendus de consultation très détaillés. Là encore, c’est du temps gagné, et donc plus de disponibilité pour les discussions avec les patients ou la coordination entre professionnels. Mais il existe des risques : la protection des données, le cyber-risque – qui est aujourd’hui un risque majeur –, et la question de la souveraineté. C’est un sujet à travailler au niveau européen, pour garantir une souveraineté numérique et devenir un leader en matière d’IA appliquée à la santé. Nous avons des entreprises françaises et européennes très innovantes, mais nous ne devons pas dépendre uniquement d’acteurs non européens. Beaucoup de partenariats existent déjà, avec des entreprises de toutes tailles, en associant public et privé.

Il faut aussi anticiper l’impact sur les ressources humaines. Certains métiers vont évoluer. Prenons les assistants médicaux : hier, ils dactylographiaient des comptes rendus dictés par les médecins ; demain, cette tâche sera largement automatisée. Mais de nouvelles missions apparaissent, plus qualitatives, autour de la coordination des parcours, de la préparation des téléconsultations, du suivi des dossiers. Ce sont des évolutions qu’il faut anticiper et accompagner par de la formation, afin de rassurer les professionnels et d’éviter de générer de l’incertitude dans un contexte où les ressources humaines sont déjà fragiles.

Si vous aviez la possibilité d’agir, quelle serait la première mesure que vous mettriez en œuvre pour assurer l’avenir des établissements de soin ?

Un mot d’ordre : l’efficience médico-économique.

Dans un contexte de tensions financières sur notre système de santé, Unicancer est fortement mobilisé dans l’identification de mesures d’efficience visant à améliorer l’organisation et la pertinence des soins, et à réduire le poids du cancer sur les dépenses publiques de santé. La crise Covid a montré les limites d’une mise sous tension financière permanente des hôpitaux.

Réformer le financement en intégrant la pertinence comme critère de financement, mesurée à l’aide d’indicateurs de qualité élaborés avec l’ensemble des acteurs du système de santé, est essentiel. Ces indicateurs conditionneraient le financement alloué aux établissements de santé et aux professionnels de ville, et permettraient de responsabiliser les acteurs.

Voici quelques exemples d’indicateurs :

  • Accès précoce aux soins palliatifs ;
  • Le Résumé des Caractéristiques du Produit (RCP) avant le premier traitement et conformité des traitements aux RCP ;
  • Utilisation des actes de biologie moléculaire et d’anatomocytopathologie du cancer pour guider les choix thérapeutiques ;
  • Mise en place d’actions de coordination des soins ville hôpital ;
  • Taux de participation des patients aux essais cliniques.

Conditionner une partie de la rémunération des acteurs au respect des recommandations et à l’atteinte des objectifs fixés serait un gage d’harmonisation des pratiques et de haute qualité de prise en charge. Cela permettrait de valoriser, par des augmentations tarifaires ciblées, les acteurs et établissements de santé démontrant une réelle amélioration de la qualité des soins sur tout le continuum de la prise en charge.

Nous appelons ainsi de nos vœux la mise en œuvre d’un financement à la qualité et au parcours de soins, type IFAQ (incitation financière à l’amélioration de la qualité) modulé selon le respect des délais de prise en charge et les référentiels de bonnes pratiques ayant une valeur ajoutée médicale, à l’aide d’indicateurs de qualité et de parcours.

Cette mesure est indispensable, alors que le financement au parcours et à la qualité demeure ne représente que 0,4% de l’Objectif national de dépenses d’assurance maladie (ONDAM), pour valoriser l’exercice pluriprofessionnel coordonné et renforcer les liens ville-hôpital, et pallier le décalage observé entre les financements alloués aux organisations et les innovations organisationnelles qu’elles déploient, accélérées par le développement rapide du numérique en santé.

Pensez-vous que les hôpitaux et cliniques doivent, et vont, rester au cœur du système de santé ? Comment, selon vous, mieux les intégrer dans l’ensemble de l’écosystème de soins ? 

Les hôpitaux sont centraux, mais nous pouvons améliorer leur interconnexion et leur coordination, pour éviter le syndrome de la tour d’ivoire. Un levier d’action puissant pour la prochaine décennie est la coordination entre les établissements de santé et la médecine de ville. Il rejoint la logique d’efficience qui est aussi nécessaire économiquement que porteur de bien-être pour le patient. Et nous avons fait la démonstration que cela fonctionne.

Le parcours des patients atteints de cancer se déroule désormais majoritairement en ville, notamment avec les traitements oraux pris à domicile. Cela suppose une coordination étroite entre établissements, médecins généralistes, pharmaciens et infirmiers libéraux.

Nous expérimentons déjà ces modèles dans le cadre de l’article 51. Ils permettent de financer l’action de chaque acteur et d’évaluer la satisfaction des patients. C’est un facteur de qualité des soins, mais aussi de motivation pour les professionnels. Nous espérons que ces dispositifs seront généralisés.

Bon à savoir

Onco’Link – une expérimentation (article 51) de thérapies orales à domicile

  • Onco’LInk parcours innovant qui a pour objectif d’accompagner les patients qui prennent des anticancéreux oraux à domicile et de sécuriser chaque étape de leur parcours. Ce parcours peut être proposé à des patients majeurs atteints de tous types de cancers, indépendamment de la durée totale de leur traitement, dès lorsqu’ils sont capables de prendre leurs médicaments en autonomie.
  • Piloté par Unicancer, ce projet est déployé dans 12 régions par 43 sites expérimentateurs, dont 20 CLCC, 10 CHU, 9 CH et 2 établissements privés avec la collaboration des URPS Pharmaciens d’Officine de plusieurs régions.
  • L’expérimentation s’est déroulée en deux phases (une phase pilote avec 21 sites et une phase cible avec tous les sites) pendant 3 ans. La première inclusion de patient a eu lieu le 1er octobre 2021 et nous avons ainsi entamé la dernière année d’expérimentation.
  • +10 000 patientes incluses (cible atteinte).

Il y a aussi une aspiration sociétale : les patients veulent être pris en charge au plus près de leur domicile. Cela suppose de tenir compte de la vulnérabilité sociale, de l’équipement numérique, de la présence ou non d’aidants. Nous travaillons, dans une démarche prospective, à l’émergence de nouveaux métiers d’accompagnement des patients à domicile, pour les aider à utiliser les outils numériques et soutenir leurs proches. 

Notre système de santé national présente-t-il, selon vous, des particularités en termes de résilience face aux risques que vous avez détaillés ?

Sur la recherche, la France dispose d’une expertise reconnue, mais elle souffre parfois de délais plus longs que dans d’autres pays, comme l’Espagne où les essais cliniques sont plus fluides. C’est une petite fragilité, mais la coopération internationale progresse, notamment à travers l’ESMO qui développe des partenariats avec d’autres régions du monde.

Au niveau européen, le Plan cancer est très ambitieux : il vise à élever le niveau de tous les pays, à structurer des réseaux d’expertise et à sécuriser le partage des données de santé. C’est essentiel, notamment pour les cancers rares ou pédiatriques, qui nécessitent de grandes bases de données. Ce plan s’inspire de l’expérience française des Plans cancer et constitue un modèle de structuration collective.

Enfin, je voudrais insister sur l’importance de la prospective. Après le Covid, beaucoup ont reproché un manque d’anticipation. Mais la prospective n’est pas seulement une affaire d’État : chaque acteur doit s’en saisir.

Chez Unicancer, nous travaillons avec des experts extérieurs pour identifier les grandes évolutions en matière de soins, de recherche et d’organisation. Cela permet de ne pas subir, mais d’anticiper, quitte à se tromper parfois. Cela permet non seulement d’identifier les risques, mais surtout de montrer qu’ils peuvent être surmontés. La cancérologie en est la preuve : c’est une discipline où, collectivement, nous faisons sans cesse reculer la fatalité.

Enfin, nous défendons l’idée qu’il faudrait, en santé comme dans la défense, une véritable politique pluriannuelle. Sortir du pilotage annuel par la loi de financement de la Sécurité sociale, qui est trop court-termiste, et donner de la visibilité sur la recherche, l’innovation, la prévention. C’est cette vision de long terme qui permettra de rendre notre système plus résilient et d’assurer son avenir.

Vous insistiez aussi sur la dimension géopolitique. Quels impacts concrets cela peut-il avoir pour la cancérologie ?

Nous voyons déjà apparaître des tensions sur certains médicaments anticancéreux, notamment en ville. Unicancer, grâce à sa centrale d’achat, a pu sécuriser une partie des approvisionnements des CLCC. Mais si demain des droits de douane ou des décisions unilatérales de grands producteurs non européens viennent perturber la chaîne, l’impact pourrait être fort. C’est pourquoi il faut agir à la fois au niveau national et européen pour renforcer notre autonomie et notre capacité de négociation.

Et au niveau européen, quelles avancées vous semblent déterminantes ?

Le Plan cancer européen est un très bon exemple. Il vise à élever le niveau de prise en charge dans tous les pays, à structurer des réseaux d’expertise transnationaux et à faciliter le partage sécurisé des données de santé. C’est crucial, notamment pour les cancers rares ou pédiatriques, où il faut des bases de données suffisamment larges pour progresser. 

Ce plan montre qu’on peut concilier rigueur éthique, protection des données et ambition scientifique. L’Europe doit poursuivre dans cette voie pour ne pas laisser d’autres continents prendre une avance décisive.